Economie de la connaissance, globalisation des économies, les « World Class Cluster » : esquisse d’une politique européenne.

La chute du mur de Berlin, dont nous venons de fêter le 20ème anniversaire, a précipité la fin d’un modèle socio économique, laissant ainsi le champ libre aux économies de marché.

Le développement des technologies de communication a accéléré la financiarisation des économies et a  créé cette « fameuse bulle », à l’origine de la crise que nous devons traverser et traiter. Il nous faudra bien, en effet, réduire le gap existant aujourd’hui entre l’économie réelle et celle virtuelle, de type spéculatif, intenable pour le bon fonctionnement de l’économie du monde.

La « démocratisation » de l’utilisation des technologies « web », les grandes facilités de déplacement pour n’importe quelle destination de par le monde, ont rendu la planète « plate », rapprochent les différences culturelles et comportementales et facilitent une prise de conscience globalisée des enjeux planétaires, dont ceux de la durabilité des ressources de la planète et de l’évolution de son climat.

Enfin, l’émergence et le développement accéléré des économies des BRIC, déplacent les centres de décision et de commerce, en même temps que les paradigmes occidentaux sont aujourd’hui remis en question.

 

Tout cela remet en cause les fondamentaux sur lesquels nous nous appuyions pour « faire de la croissance » !

 

Aujourd’hui, demain plus encore, nous devons inventer et mettre en œuvre de nouveaux modes opératoires, correspondant à ce nouvel état du monde, celui de « l’économie de la connaissance ».

 

Celle des idées qui se développent tous azimuts, de manière combinatoire, dans l’infiniment petit, mais aussi celle des hommes de plus en plus présents directement dans la création de valeurs ajoutées, par des réseaux communautaires scientifiques et autres, créés grâce au web, à l’échelle qui convient bien pour les acteurs concernés, c'est-à-dire le monde proche et lointain tout à la fois. L’immatériel transverse les technologies dures et leur impose une approche globale, systémique. Les sciences du vivant, les sciences humaines connaissent et connaitront à l’avenir, un développement certain car les enjeux concernent le  « vivant » de la terre, de la planète, mais aussi le comportement des hommes qui devront y répondre, tout en maitrisant les virtualités du Web et vivre avec cette seconde nature planétaire. Le droit à l’expérimentation, à l’erreur, fera plus que jamais partie du quotidien des hommes entreprenant. C’est une situation nouvelle, surtout en France, qu’il faudra partager avec d’autres pour en réduire les risques et en développer toutes les opportunités.

 

Enfin, la fin avérée de tout ou partie des ressources de la planète, en matières premières, induit des comportements nouveaux qui excluent les effets de mode et les prises de position radicales. Nous n’en n’avons plus les moyens et la planète non plus.

 

Ces évolutions en cours relativisent la capacité de chaque acteur à faire seul et à s’imposer sur un marché. Il ne peut plus y avoir de « rentes de situation » de longue durée, car la compétition est mondiale. Il ne s’agit plus de maitriser seulement les ressources en matières premières, les ressources financières ou les réseaux de distribution pour durer et s’imposer, comme au cours des deux derniers siècles.

 

Le travail « en meute », en « grappes d’entreprises », en « clusters », s’impose à tous. C’est le nouveau mode de fonctionnement qu’il nous faut adopter pour aller de l’avant , être et rester compétitif, être acteur sur son territoire et être dans le monde tout à la fois : deux dimensions qui apportent, chacune, la valeur ajoutée des autres, qu’ils soient proches ou lointains dans une économies globalisée.

Le développement récurent de l’innovation est un processus incontournable pour exister, distribuer de la richesse.

 

Il nous faut donc encourager la création de clusters, sans se tromper sur leur nature dès l’instant où l’on voudra y mettre un accompagnement public pour les aider à se « lever », ce dont ils auront toujours besoin.

 

Il s’agit de favoriser la « fluidité » entre les lieux de compétences, ceux qui participent à  l’évolution des connaissances et ceux qui, davantage répartis sur les territoires, les mettent en œuvre pour leurs propres besoins de compétitivité, ou les sollicitent pour la conforter.

L’Europe doit être attentive à bien distinguer ces deux types de cluster, ne pas les confondre, car leur gouvernance ne procède pas des mêmes logiques. En revanche elle doit créer les conditions facilitatrices pour que les deux échangent, autant que de besoin, pour avancer et permettre aux acteurs européens d’être compétitifs et à l’Europe de participer activement au développement des connaissances.

 

Les clusters de compétences concernent des domaines stratégiques pour le développement d’un pays et son ancrage dans la compétition scientifique mondiale, à l’origine de nouveaux champs d’activités pourvoyeuses de richesses et d’emplois à terme. Certains pôles de compétitivité français parmi ceux classés mondiaux ou à vocation mondiale, répondent à ce type de Cluster.

Leur gouvernance est davantage de type top down et suppose une « massification », in situ ou en réseaux, des ressources dédiées aux champs disciplinaires ou interdisciplinaires définis et largement financés par la contribution publique.

 

Les clusters de compétitivité sont plus précisément des grappes d’acteurs, d’entreprises et autres qui s’associent à partir d’un challenge commun, pour leur permettre d’accélérer le processus innovant dont ils ont besoin pour être compétitifs.

Leurs objectifs sont plus court terme, car ils sont une réponse à l’attente des consommateurs, de la société, laquelle évolue au gré des offres différenciées et des nouvelles idées ou nouveaux enjeux induits par la globalisation de l’économie et l’évolution du climat de la planète.

La gouvernance de ces clusters relève de la proximité des acteurs, de leur réactivité, de leur implication. Elle est de type bottom-up, elle est alimentée par le terrain et s’appuie sur des réseaux d’autres grappes ou de compétences. L’appui à ces clusters est plus complexe, car ceux-ci sortent souvent des cadres territoriaux administratifs classiques. Pourtant il faudra bien l’admettre, ce sera la seule manière de bien fonctionner demain pour les acteurs qui voudront rester dans le champ de la compétition ou de la valeur ajoutée différenciée. Plusieurs pôles de compétitivité actuels et autres clusters participent de cette définition, mais beaucoup d’entre eux devront revoir et adapter leur mode de gouvernance en conséquence.

 

Chacun dans son domaine, cluster de compétences ou cluster de compétitivité, contribue à la construction du nouveau modèle économique induit par l’économie de la connaissance et la globalisation des économies cumulées.

Leur dimension est par nature locale, mondiale ou internationale tout à la fois. Leur label sera celui que leurs acteurs iront chercher et construiront et que les compétiteurs voudront bien leur reconnaitre. Ils seront dans ce cas des têtes de réseaux avérés  et non systèmes « labellisés ».

 

En revanche, il appartient aux pouvoirs publics européens de créer les conditions, l’environnement propice et facilitateur pour que cette chaîne de valeurs de l’innovation se mette en place avec fluidité, lisibilité et efficacité.

Plusieurs actions sont possibles sans qu’il faille passer par un nouveau label accompagné d’une grille de critères, dont on connait les risques d’exclusion et le caractère dérivant vers un guichet unique d’accès aux sources de financement public. La politique française dans ce domaine en est une illustration. Il faudra « jouer » à minima, mettre en place des critères dynamiques, qualitatifs et en lien avec les grands axes de la politique européenne en matière d’innovation, de formation et de recherche, dans les domaines où elle voudra affirmer et développer une vocation mondiale.

Il conviendra d’aider à l’ « inter clusterisation », la forme la plus pertinente des « World Class Cluster » par le financement des coûts d’approche et de mises en relations (déplacements, interprétariats, supports communs….), par le développement de programmes de formation au management et à l’animation des clusters européens (Erasmus ou Master plus…), mettre en place des mesures fiscales incitatives, type C.I.R. (Crédit Impôt Recherche), pour les TPE et PME engagées dans les clusters. Ce sont quelques premières pistes pour accélérer le processus en cours et permettre à l’Europe d’être un territoire compétitif face aux Etats-Unis aujourd’hui et aux BRIC demain, de manière encore plus certaine.

 

« Mutis, mutandis », les pouvoirs publics français devront s’engager dans cette voie, car le flou actuel entretenu par une absence de vision stratégique claire ne peut durer.

L’appel à projets pour le « soutien aux grappes d’entreprises », tout récemment lancé, est une première étape encourageante.

Les prochaines étapes seront celles qui réviseront la politique actuelle mise en œuvre pour les pôles de compétitivité, afin de revenir  à une pratique et une lecture plus conformes aux besoins de l’économie actuelle. Nous devrons très rapidement définir des clusters de compétences reconnus sur le plan international (une dizaine parmi ceux classés mondiaux ou à vocation mondiale) et accompagner plus systématiquement les grappes d’entreprises ou clusters de compétitivité, là et chaque fois qu’ils seront pertinents pour créer de la valeur. Nous comptons en France des clusters qui répondent à ces objectifs, dont certains se trouvent aussi parmi des pôles de compétitivité actuels.

Les pouvoirs publics doivent se saisir de cette évolution nécessaire et faciliter la mise en place de cette chaîne de valeurs de l’innovation territoriale qui passe par « une alliance nécessaire entre pôles et clusters ».

 

Le débat est ouvert. Il est déterminant pour notre avenir. Pour y répondre correctement, il nous faut oublier nos paradigmes anciens, modifier nos comportements, en prenant plus en compte l’existence de l’autre, devenir « métis, le tiers instruit »  et nous « mettre définitivement en symbiose avec la planète », comme dirait Michel Serres.

 

Le « destin du futur » (Edgard Pisani) nous appartient plus que jamais. A nous de nous en saisir, de le construire. L’homme est définitivement au cœur du « système » et ce malgré ou grâce à la grande présence des technologies dans son environnement proche.

Ce sera selon son choix et celui des sociétés dans lesquelles il s’inscrira, lesquelles devront éviter de mettre en place une « organisation » plaisante pour le politique mais désastreuse à terme pour les acteurs.

 

Jean-Yves Delaune

 


Nantes le 14 novembre 2009

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